le crapaud géant de Forillon

Tellement qu'en peu de mots je ne réussirais pas à le décrire!

5 (CINQ) (CENT TRENTE-SIX) 36

     L1)      le songe d’une nuit d’été

Cây (le grêle), celui qui pousse comme du bambou, une fois passé l’épisode qui l’aura affligé autant que son entourage, travaille jour et nuit depuis l’annonce du projet de la bibliothèque dont il sera le pivot central. Qu’un obstacle se dresse ou qu’une question dépasse ses compétences, il court consulter Dep. Ses craintes portent sur le choix des livres, ceux que l’on autorise ou pas à mettre sur les tablettes; la censure et le contrôle l’embêtent au plus haut point. La jeune fille recevait ses interrogations dans toute leur pertinence. Elle savait, par sa mère, qu’on ne peut pas lire n’importe quoi dans le Vietnam d’aujourd’hui tout comme ce fut le cas lorsque l’institutrice lui remit, en cachette, le livre de Pearl Buck. Le camoufler, le protéger tel un grand secret, ne le partager qu’avec les personnes en qui elle avait entièrement confiance, cela fut constant durant son enfance et son adolescence. Toutes les deux se retiraient sur le balcon face à l’étang, s’assuraient que personne ne les surveillait et la lecture démarrait. Dep ne souhaitait pas jouer à cache-cache avec les membres du Comité populaire, alors elle usait de diplomatie. Les questions judicieuses de Cây (le grêle) lui apprirent à marcher sur des œufs, à donner pour recevoir, gardant toujours en tête l’objectif ultime.

Daniel Bloch manifesta sa joie, saluant le jeune homme qui ressentait encore de la gêne, de l’embarras en sa présence.

– Heureux de te revoir. Comment vont les démarches en lien avec la bibliothèque?
– Vous savez, monter un inventaire de livres s’avère passionnant. Par chance, Dep est là pour me ramener sur terre, me recentrer sur le fondamental sans quoi cette bibliothèque ne répondrait absolument pas aux besoins des gens.
– Un pas après l’autre?
–  Tout à fait. Elle me répète son amour pour Pearl Buck, le comparant à celui que je manifeste pour l’Histoire. Ce sont là nos choix mais que notre tâche c’est d’ouvrir les livres à ceux qui ne savent pas encore ce qu’est lire. Cela va beaucoup plus loin que des choix d’auteurs; c’est composer un menu, une carte appétissante afin d’aiguiser l’appétit.

Dep avait laissé les deux hommes à leur conversation rejoignant Khuôn Mặt (le visage ravagé) qu’elle invita à leur table où d’une tasse de café à une tasse de thé, un sérieux échange semblait s’entamer.

– Avant de vous laisser tous les deux, donnez-moi un instant afin que je résume le scénario de la pièce de théâtre. Nous en sommes là mais le processus de création mis en branle continue. J’aime bien cette manière de travailler à la fois vivante et ouverte aux caprices du vent de l’imagination.

«  Dans un village, y vivent des gens anormalement petits. Un jour, arrive un géant qui suscite l’étonnement. Il propose une potion magique leur permettant de grandir. Certains acceptent, d’autres pas. Les premiers s’adapteront difficilement à un nouveau style de vie dans lequel ils ne se reconnaissent plus mais leur permet de voir le monde différemment. Ils continuent de vivre avec ceux qui ont refusé la potion, ressentant un regard envieux et inquiet porté sur eux. Le village est désormais peuplé de personnes de petite taille et de géants qui cherchent tant bien que mal à vivre ensemble et résoudre les problèmes que cela provoque. La structure du village, bousculée, devra être revue et corrigée afin de s’adapter à cette nouvelle réalité. Comme changer nous change, tout se complexifie. Les vieux concepts ne tiennent plus, faudra trouver un nouveau paradigme. Survient un drame : un nain, devenu géant, n’en pouvant plus se donne la mort. Des opinions, des explications et même des accusations surgissent pour tenter d’expliquer le geste. À partir de cette tragédie, le géant originel souhaite devenir nain afin de découvrir la véritable raison du geste désespéré. De géant il deviendra nain. Il s’apercevra qu’en scrutant le monde à partir d’une autre perspective, les questions se posent différemment. Une nuit d’été, apparaîtra une chimère muette. Son coup de baguette démontrera que tout ne se clarifie pas magiquement. La nuit n’apportera aucun éclaircissement car chacun ne se pose pas les bonnes questions. Superficiels, ils croyaient qu’en changeant l’extérieur, tout aurait pu être mieux. Que la mort ne s’explique pas, qu’elle peut aussi détruire les rêves, les espoirs, les envies; leurs croyances également. Le tout s’achèvera au petit matin, du fait que la potion devenue obsolète s’avéra… un songe. »  

– Voilà, acheva Dep. La troupe verra maintenant à rendre cette métaphore crédible et vraisemblable sur scène. Je ne sais pas exactement à quoi le tout ressemblera à la fin mais j’ai confiance.
– Tout simplement captivant, ma fille. Ce qui me fascine, c’est la possibilité offerte aux comédiens d’y mettre le plus d’eux-mêmes. Fort dynamique; j’ai bien hâte de voir le résultat. Je vais assister aux deux représentations car chacune d’elle sera différente.
– Je le crois aussi.
–  Tu m’avais demandé de réfléchir à une musique devant faire patienter la foule avant la représentation. Suite à ce que tu m’as dit, spontanément UN SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ revint à mon esprit. Des extraits pourront fort bien s’intégrer à votre thème. Mendelsshon me semble parfaitement convenir.
Tùm (le trapu) se fera un plaisir de me la faire écouter, poursuivit Dep qui, accompagnée de celui qu’elle ne pouvait plus quitter, salua Daniel Bloch lui souhaitant un bon voyage dans le Nord du Vietnam.
– Ces quelques jours de repos me feront un bien énorme, lui répondit-il. Tu avais autre chose à me parler, Dep.
–  Oui, mais cela peut attendre encore un peu.

 
     L2)      le songe d’une nuit d’été

Cây (le grêle) se préparait également à quitter lorsque l’étranger au sac de cuir lui dit :

– Tu ne vas tout de même me laisser seul pour dîner?

Le jeune reprit place à la table que la serveuse nettoyait. Une fois les commandes données, la conversation redémarra.

– Ce projet de bibliothèque te tient vraiment à cœur, demanda Daniel Bloch.
– Il n’y a pas que ce projet, répondit Cây (le grêle).
– Autre chose en vue?
– J’aurais plusieurs questions à vous poser, si vous me le permettez.

L’échange entre les deux hommes dura jusqu’à la fin du dîner. Rapidement, l’embarras qui tentait de s’installer entre eux s’éclipsa. Aux questions posées, des réponses franches et incisives se succédaient à un train d’enfer. Ils abordèrent la question du passé de l’étranger au sac de cuir, son horrible enfance passée entre Varsovie et Auschwitz. Comment survivre à la mort de ses proches? Jusqu’où, jusqu’à quel moment la vengeance demeure-t-elle vive en soi? Peut-on arriver à oublier?

Daniel Bloch parvenait difficilement à contenir le flot de questions du jeune adepte d’Histoire. À quoi ressemblait le ghetto de Varsovie? La guerre? Pourquoi l’homme y recourt-t-il constamment pour régler ses différends? La paix est-elle possible? La linguistique avait-elle un lien plus ou moins éloigné avec son histoire personnelle? La maladie mentale peut-elle s’avérer un mécanisme de défense face à la réalité? Si ce n’eut été du soir qui arrivait, sans doute seraient-ils encore à discuter, partageant des éléments de leur vie qui semblaient se métisser.

Cây (le grêle) absorbait ces renseignements au point qu’il en oublia de manger. Une réponse amenait d’autres sujets. Il lançait des pistes, des avenues s’ouvraient. Comme il aimait que l’on s’adresse à son intelligence! Cet échange le captiva.

– Tu m’excuseras mais je dois retourner à l’hôtel, je pars demain vers le Nord du Vietnam. Un voyage en solitaire dont j’avoue avoir grandement besoin. Toutefois, j’aimerais te parler d’un projet.
– De quoi s’agit-il?
– J’ai gardé des contacts avec certains recteurs d’universités américaines et européennes. Il me semble que si tu ajoutais à ton prochain travail à la bibliothèque quelques heures d’études, une fois achevé un diplôme de premier cycle, je pourrai te recommander pour un stage à l’extérieur du Vietnam. Tu possèdes d’excellentes aptitudes, ton goût pour l’Histoire est insatiable et ta grande capacité d’apprendre feront de toi un candidat parfait pour une maîtrise universitaire.
– Vous savez, je ne suis pas un modèle d’ambition, ajouta le jeune homme. De plus, lorsque votre vie fut dominée par un parent surprotecteur ou encore un régime totalitaire, les ailes pour s’envoler n’ont pas pris le temps de pousser.

Dans l’expression que lui adressa Daniel Bloch une réponse s’affichait.

– Tu sais, le passé s’accroche à nous tel un stigmate. On le porte toujours. Il ne reste que le temps… il faut miser sur le temps… un jour, on ne sait jamais quand, tout s’enclenche.

Cây (le grêle) comprit et cette complicité mit un terme à l’échange.

 

     L3)      le songe d’une nuit d’été

 

La jeune fille trisomique de la troupe des NAINS possédait une radio à transistors qui grésillait plus qu’il n’émettait des sons. Elle semblait la seule à décoder ces vibrations. Y consacrait une bonne partie de son temps. Constamment près d’elle, il lui était devenu un inséparable compagnon.

– Ce sujet est difficile, est-ce que je me trompe, dit-elle au directeur de la troupe qui achevait de manger.
– Tu trouves?

Un long moment de silence attira l’attention des autres membres de la troupe. On s’approcha du duo, forma un cercle, leur façon d’entamer une discussion ou de fignoler quelques détails.

– Il nous faudra trouver des chemins de traverse sur la piste que nous avons pointillée aujourd’hui, poursuivit le directeur. Éviter de tout mâcher pour le spectateur. Rester dans notre zone de confort, demeurer attentif à l’évolution de la démarche. Mais j’avoue que cette thématique du changement, de la transformation se présente à nous pour une première fois.

Parmi les gens de petite taille s’en démarquait une, plus âgée que les autres. Au cours des longs périples sur les routes vietnamiennes, elle devint celle par qui tout se met en place, l’alter ego des membres de la troupe. Sauf lors des séances de travail, elle parle rarement; une femme intérieure. Secrète mais que tous écoutent.

– Cette pièce sera différente de celles que nous avons présentées auparavant. Il y a beaucoup d’eux, ceux de ce quartier, beaucoup de nous aussi. Le scénario va plus loin qu’il ne le laisse présager. Bizarrement, je nous vois sur scène, entourés de silence, de plus de musique que de mots. Aucun décor. Nos gestes stéréotypés allant du bas vers le haut puis s’inversant. Aucun personnage central. Le géant porteur de la potion magique aura moins d’importance que les silences par où s’infiltre une musique insistante comme un métronome. La nuit du suicide, nuit d’été, semble ne jamais s’achever tout comme elle semble de s’être jamais enclenchée. On y sera comme dans un songe. Du noir pour la nuit… du rouge pour la mort… du blanc pour le matin. La transformation de chacun n’est apparente que de l’extérieur… la potion crée aussi des effets invisibles…

La personne âgée et de petite taille reprit son souffle. L’écoute atteignait un niveau de sensibilité tel que la jeune fille trisomique laissa sa radio à transistors de côté, celui qui recomptait ses doigts s’arrêta. Le directeur de la troupe buvait les paroles comme un élixir.

Elle reprit :
– D’entrée de jeu, je nous vois tous et toutes, debout… impassibles… silencieux… une musique de fond en sourdine… devant nous, les spectateurs qui s’attendent à une comédie.
– C’est toujours ainsi partout où l’on passe, dit la jeune fille trisomique.
– Notre silence les rendra nerveux. Impatients. Provenant de la gauche ou de la droite, on entendra des réflexions visant à nous faire réagir. Nous, debout… impassibles et silencieux. La musique s’arrêtera, laissant place à deux ou trois notes de flûte, longuement rejouées par ce musicien faisant partie du groupe des organisateurs. On ne le verra pas. Nous n’entendrons seulement que les notes, sans arrêt réitérées comme des battements de cœur. On doit semer une tension qui appellera le silence de chaque côté de la scène. Une fois acquis, nous jouerons sur ces silences que seule la musique brisera.
– Les personnages? demanda le directeur de la troupe.

Un peu comme si elle voulait simuler une répétition à froid, la personne âgée de petite taille se leva, se dirigea vers nulle part, trois pas puis trois autres. Celui qui avait cessé de recompter ses doigts la suivit, levant la tête comme s’il voyait quelqu’un d’immensément grand devant lui. Deux autres le rejoignirent. Le directeur de la troupe enclencha une musique. Certains imitèrent le bruit du vent dans une forêt lors d’une nuit torride et calme. Bruit et musique se fondirent simultanément.

– Les personnages, demandes-tu? Les personnages.

 

Elle se tut.

– Sur scène, ce ne seront pas des personnages. Chacun et chacune, les spectateurs et nous aurons à choisir son camp, celui des adeptes de la potion magique ou l’autre. Devenir géant ou non. À partir de ce choix, chacun et chacune, les spectateurs et nous aurons à écouter en nous-mêmes ce que la mort voudra bien nous dire. Notre rôle sera de nous amener à nous interroger… nous demander si tout cela n’est à la limite… qu’un songe d’une nuit d’été…

 

     L4)      le songe d’une nuit d’été

 

Nous ne sommes ni en été ni dans un songe d’été. Depuis le début de cette histoire, candidement, tous les soirs de chacune des saisons, sauf le dimanche, six garçons sortaient d’un café, cigarette au bec, formaient trois duos déambulant à la queue-leu-leu dans une partie du quartier qui les menait vers une pente. Du haut de celle-ci, on aperçoit le lac que parfois la lune illumine. Des bouquets de bougainvilliers à fleurs rouges poussent sur une terre brûlée. Ils revenaient, machinalement refaisaient le même trajet, passaient devant un kiosque où une jeune fille vendait des ballons multicolores. Ne s’y sont arrêtés qu’une seule fois. Depuis cette fois, l’histoire en devint une autre, celle d’une jeune fille qui marquera de manière indélébile ce secteur d’un quartier de Hanoï.

Nous ne sommes pas encore en été. Les promenades du groupe des xấu xí… se sont arrêtés. Ce soir, main dans la main, une jeune fille et un jeune homme arpentent les lieux où se joua le drame, eut lieu la tragédie. Elle, c’est Dep; lui, c’est Khuôn Mặt (le visage ravagé). Au rythme lent d’une soirée cheminant vers la nuit, ils marchent; nouveau rituel. Ils auront mis en place, avec le temps, des gestuels au creux d’eux-mêmes : en route vers le bas de la pente, ils regardent ce qui les entoure. Ils se savent désormais unis sans rien connaître encore de leur union.

– J’aimerais, après les activités du quartier, que nous nous rendions dans mon village, chez ma mère, dit la jeune fille. Mes lettres vers elle parlent beaucoup de toi.
– Que lui dis-tu de moi?
– Que tu es beau.
– Mais je suis laid.
Les hommes aiment la beauté, les filles aiment le talent, dit le proverbe.

Le chemin de la pinède s’offrait à eux. Ils s’arrêtèrent. La main de Dep serra fort celle du jeune homme qui revit en accéléré les heures à la fois courtes mais combien porteuses de suites incrustées dans le temps et l’espace de chacun. Une violence abattue sur une jeune fille devenue folle par la suite… Un viol sauvage et sanglant… Une mort violente… Une corde enlaçant la branche d’un grand pin… La brûlure des feuilles… Des fleurs rouges de bougainvilliers… Et la lune qui répandait ici, comme dans les buissons près du lac, de blafardes inquiétudes.

– Tu souhaites te rendre plus loin?
– Bientôt, répondit la jeune fille qui s’arrêta, attendant le baiser de celui qu’elle avait choisi.

Enlacés comme des ombres se cherchant depuis des lunes, Dep et Khuôn Mặt (le visage ravagé), entendirent le silence… puis trois notes de flûte que le soir éternisait.

 

À suivre

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