le crapaud géant de Forillon

Tellement qu'en peu de mots je ne réussirais pas à le décrire!

5 (CINQ) (CENT TRENTE-QUATRE) 34

 

j1) autour du chợ – marché

Nombreux furent-ils à attribuer le calme revenu dans le quartier au départ de l’inspecteur-enquêteur. Comme tout bon Vietnamien, on n’allait pas le crier sur les toits mais cela alimenta les conversations dans les allées du marché. Parler corruption chez les policiers, chez certains administrateurs de la chose publique n’est pas le sujet principal, mais y faire allusion demeure présent et porteur de sens. Dans une société qui, pendant longtemps, a reposé sur la délation, le mouchardage, il ne faut pas se surprendre que l’histoire de la Main ramènerait des souvenirs encore frais à la mémoire de plusieurs.

Les activités organisées par le Comité populaire – beaucoup de gens les nommaient « fêtes » – accaparaient l’attention. La vieille méthode, celle qui consiste à lancer des on-dit afin de jauger les réactions, fonctionnait à merveille; « La Maison du Peuple » serait mise en chantier dans les semaines à venir. Le local actuel, classé bien patrimonial, allait donc se libérer; pas question de le détruire. Quelle seconde vie allait-on lui donner?

C’est dans cette ambiance que la mère de Tùm (le trapu) clarifia sa position face à l’inspecteur-enquêteur :
– Je relève directement du Président du Comité populaire, dit-elle sèchement au sous-entendu que venait de lancer cette femme que l’on ne voyait presque plus depuis un bon moment, la mère de Thần Kinh (le nerveux).

Son mari et elle s’étaient présenté au procès de la Main, déçus de constater qu’ayant refusé l’ordonnance d’habeas corpus, il renonçait ainsi à cette liberté fondamentale pour s’en remettre à l’arbitraire du tribunal qui le condamna ipso facto à la prison à perpétuité. Ils ne purent ainsi le voir, lui dire face au juge à quel point il avait détérioré leur vie familiale. Sortant peu de leur demeure afin d’éviter l’opprobre, assiégés dans leur domicile, recevant régulièrement la visite du policier qui se plaisait à tourner le poignard dans la plaie, ils en vinrent à se résigner, se détacher de leur fils, souhaitant même qu’il puisse imiter le geste du plus jeune qui avait choisi de fuir le quartier. Lorsque la vérité éclata, sur demande de Thần Kinh (le nerveux), Dep les rencontra dans le but de recoudre le tissu familial. Cette jeune fille vêtue d’un áo dài blanc entra chez eux, leur expliqua les malversations de l’inspecteur-enquêteur, insistant principalement sur les tourments du fils et achevant sa mission par ces mots de Pearl Buck :
 » Le premier amour au coeur d’un homme est l’amour de soi. Le ciel lui a donné cet amour en premier, pour que l’homme ait le désir de vivre, malgré tous ses chagrins. Et, quand cet amour est blessé, aucun autre ne peut survivre, car, si l’amour de soi est trop entamé, on désire la mort. »

– On a détruit l’amour-propre de votre fils. Recevez-le comme un convalescent.

La mère du nouveau gardien de sécurité, vieillie par cette épreuve, ne cherchait pas querelle. Les mots de la distributrice des tracts du Parti clarifiaient les choses, c’en était tout. Pour elle ainsi que pour ce petit groupe qui s’était formé. On y reconnaissait la mère de Khuôn Mặt (le visage ravagé), celle de Cây (le grêle). Ces femmes, ces mères ne se fréquentaient pas aussi assidûment que leurs fils, se croisaient souvent au marché, le matin, parfois à la pagode. Puis s’ajouta la mère du plus jeune, Trẻ.

 
     j2)      autour du chợ – marché

 

Les femmes vietnamiennes, on en a déjà parlé, sont résignées. On leur a appris cela dès le jeune âge. Le célèbre poète thaïlandais Sunthron Phu (1786-1855) intéressé à mieux comprendre la pensée féminine au sujet des relations de couple, en aurait tiré quatorze (14) règles. Les voici, sans les explications qui accompagnent chacune d’elles mais qui dépeignent assez bien le comportement de plusieurs Vietnamiennes :
Ton homme est ton Roi; Se lever tôt le matin; Ne jamais le harceler; Souriez;
Soyez à la maison pour lui; Préparez le dîner; Laissez-le sortir avec ses amis; Demandez d’abord; Renoncez à la télécommande; Soyez docile; Soyez sauvage au lit; Intéressez-vous un peu au sport; Restez en forme; Gardez les choses propres.

Cela peut sembler étrange aujourd’hui, à l’heure du numérique, de l’internet, des réseaux sociaux, qu’on puisse imaginer ces règles convenir aux femmes du XXIième siècle. Les usages et les coutumes ont tendance à se maintenir aisément à flot dans une société où la famille et la tradition en sont les piliers. Cela mène parfois, pour ne pas dire souvent, à des discussions comme celle que tient les mères des xấu xí… Autant sur le non-engagement de leurs maris dans l’éducation des enfants, sur ce besoin de faire paraître tout bien, tout propre, tout correct ainsi que la place qu’elles occupent dans le système de décision familial. Pourtant, la mère de Tùm (le trapu) s’inquiète sur ce qui semble être un profond problème d’identité chez son fils. Elle l’a pourtant bien élevé, tout fait ce qu’une mère doit faire pour son fils. Où se situe le problème? Est-elle responsable en partie de la situation? Si le père avait été là…

La mère de Cây (le grêle), pour sa part, avoue en avoir trop fait, trop longtemps gardé dans ses jupes. Pourquoi avoir été aussi méchante vis-à-vis la jeune fille qui s’intéressait à son fils, au point de l’éloigner définitivement? En était-elle jalouse? Craignait-elle davantage pour elle que pour lui? Élever un enfant, surtout celui qui jamais ne devait venir, seule… aurait-elle sans le vouloir tout écarter autour de lui afin de le garder pour elle-même? Elle réalise maintenant que ce fils n’est plus le sien. Elle l’a pourtant bien élevé, tout fait ce qu’on lui a enseigné de faire… pour en arriver là… là où la sécheresse intérieure la rejoint.

Elles avaient un avenir avant de se marier, maintenant n’en ont plus. Elles piétinent dans la politesse qui, à la fin, les aura enfermées dans le silence, le repli sur soi. Elles n’ont eu aucun choix, bien ou mal élever leurs enfants revenant au même : un lamentable échec dont on ne se gêne pas de les culpabiliser, de les accuser.

 
     j3)      autour du chợ – marché

 

La mère de Khuôn Mặt (le visage ravagé) ne semblait pas tout à fait d’accord avec les propos qu’elle venait d’entendre. Oui, la magie du mariage n’avait pas opéré pour elle non plus. Oui, la maternité avait été comme une commande à remplir. Oui, le fils qu’elle a eu, en peu de temps rejeté par tous en raison de sa laideur, on s’en moquait déjà alors qu’elle le portait tous les jours au marché. Mais elle l’aimait. Jamais elle ne permit à qui que ce soit, devant elle, de lui adresser de mauvais mots. Elle fit avec la déception de son mari un tremplin qu’elle installa sous les pieds de ce garçon qui devint, rapidement et très jeune, à la fois indépendant et soucieux des autres. Qu’on l’éloigne attisait chez lui une ferveur à se rapprocher. Finalement, beaucoup comme elle l’avait souhaité, on finit par regarder au-dessus de lui, on finit par lui laisser une place derrière les autres. Sa mère en était fière; ne lui avait jamais dit craignant qu’il reçoive cela comme de la pitié, exactement ce qu’elle voulait éviter.

La surprise de revoir la mère de Thần Kinh (le nerveux) au marché, le visage découvert de ce déshonneur qu’elle et son mari exhibèrent trop longtemps, en plus de ravir les autres suscitait une question chez la mère du plus jeune Trẻ :
– Vous en voulez encore à ce policier?

Elle mit un instant avant de répondre.

– J’ai tellement rêvé à sa sortie de prison que mon fils agisse comme le vôtre l’a fait lorsque le suicide a bouleversé le quartier. Qu’il nous quitte… Qu’il fuit… Qu’on n’entende plus parler de lui… Que jamais il ne revienne. Tous les matins, il se levait, la haine au coeur. Moi qui ai porté cet enfant, qui fut heureuse à sa naissance, mon mari également, je ne le reconnaissais plus. Ce qu’on lui reprochait ne ressemblait tellement pas à l’image que nous avions de notre fils. Tout jeune déjà, une seule chose l’intéressait, le passionnait : la moto de son père. Je le revois encore, tout sourire, rentrer à la maison couvert de cambouis. Lui, un mauvais garçon, je ne pouvais le croire. Le policier a pourtant tout fait pour nous en convaincre. Puis, mon mari et moi, l’ayant finalement cru, l’avons répudié.

Les larmes l’empêchèrent de continuer.

– Nous sommes toutes mères. Mères avant d’être épouses mais aussi avant d’être femmes. C’est peut-être là notre erreur. Nous avons entretenu, sans nous en apercevoir, l’image de celles qui nous ont précédées, réussit-elle à dire avant de se retourner vers la mère du plus jeune.

Depuis le départ volontaire de ce fils, le plus jeune du groupe des xấu xí… cette femme en voulait fermement à son mari, l’ancien militaire qui jamais ne cessait de revenir, et revenir encore, sur tous les dommages collatéraux liés à l’agent orange.

– Ce qui me retient à la maison n’est pas compliqué : je n’ai pas d’autre choix. Mon fils, lui, a choisi de partir. Il a choisi de partir, au grand désespoir de toute la famille qui m’a accusée d’être une mauvaise mère, de n’avoir pas su le retenir. On n’a rien dit au sujet de celui qui vit perpétuellement dans le passé, de la rancœur à la place du cœur. C’est un militaire… il a défendu notre peuple… son courage a tissé notre indépendance… Moi, toujours levée avant le soleil, je n’ai que tenu la maison, porté un enfant, nourri tout le monde… fidèle à mon devoir et à mon mari qui lui… se battait pour l’honneur de la patrie. Parfois, je souhaite qu’il eût été sous le napalm, qu’il revienne non pas défiguré mais prêt à être enterré. J’ai rêvé être veuve. Comme je l’ai rêvé. Une veuve de guerre lasse…

 
     j4)      autour du chợ – marché

 

Ces voix de femmes, enterrées par le brouhaha du marché, montaient vers nulle part. Seulement elles les recevaient. Aucun écho n’allait les projeter plus loin que les étals de ce marché où les odeurs s’entremêlaient. Cinq femmes… mariées depuis belle lurette… mères depuis des lunes… vieillies par le travail incessant… silencieuses… polies comme on le leur a enseigné.

Ce fut la mère de Khuôn Mặt (le visage ravagé) qui reprit la parole :
– Je crois que mon fils est amoureux. De cette jeune fille qui nous a tous surpris lors d’une réunion du Comité populaire. Elle se nomme Dep. Mon fils m’a montré je ne sais plus combien de photos qu’il a prises d’elle. Alors qu’elle vendait des ballons au kiosque de son oncle puis au café où elle a travaillé comme serveuse.
– Elle est venue à la maison nous annoncer la machination diabolique du policier et nous inviter à recevoir notre fils comme un convalescent.
– Elle est ici depuis moins d’un an et il me semble que l’atmosphère dans le quartier a changé, reprit la mère de Khuôn Mặt (le visage ravagé). J’ai hâte d’en savoir plus sur le projet qu’elle a présenté au Comité populaire. Mon fils ne peut pas en parler mais je crois comprendre qu’il s’agirait de réutiliser l’ancien local du comité pour en faire un endroit public, ouvert à tous.

Les femmes étaient en voix. Elle se permettaient de parler, de rire aussi – il leur aurait été difficile de le faire il y encore quelques jours alors qu’un climat de suspicion planait sur le quartier, alimenté par l’inspecteur-enquêteur. Une femme qui rit de bon cœur, cela soulage son âme; il n’y a rien de plus beau autour d’un marché vietnamien…

… qui retint son souffle quelques instants au passage d’une dizaine de personnes que l’on ne connaissait pas. Des personnes de petite taille, surtout, accompagnées de jeunes filles à l’allure différente, d’un bossu et d’un jeune homme dont la tête était disproportionnée par rapport à son corps. Fermait la marche un être sans âge, cheveux blancs et peau délicate, suivi d’un autre qui semblait compter et recompter sans cesse ses doigts, regardant les flaques d’eau se multiplier devant ses pas.

Ce ne fut pas le silence complet, qu’une interruption des sons et des bruits ambiants. L’espace d’un coup de vent sur le visage de ces femmes retournant à leurs occupations.

 

À suivre

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